Penchée au bord de la fenêtre, je me laissais tomber sur l’herbe lumineuse et coupante. Au loin, le train fila sur des routes ciselées. J’empoignais l’herbe phosphorescente à pleine main, plongeais mes doigts dans la terre ocre. Ma bouche toucha le sol, avalant les poussières folles, je perdis quelques cheveux noués autour des tiges de grandes fleurs mauves. Je passais un caillou poli par de nombreuses pluies sur ma cuisse endolorie. Un éclair m’éblouit, je l’entendis me murmurer : « je vais te remettre un précieux cadeau, voici les battements de ton cœur ». Je les pris délicatement entre mes mains noires et humides, les déposais sur ma langue. Je sentis mon palais bourdonner, puis avalais péniblement l’étrange cadeau de ce rayon envoyé par le ciel. Ils descendirent dans ma gorge, je crus mourir de les sentir cogner aussi fort au plus profond de moi-même. Je pressais mes mains sur ma poitrine, pour me rassurer un peu, détourner mes pensées de ce tumulte ravageur. De minuscules vaisseaux dessinant de vastes champs dorés apparurent sur mes jambes. « Ton cœur bat, ton cœur bat » sifflait l’éclair. La nature autour de moi se fit plus pressente. Je vis un chat noir passer et décidais de le suivre. Il me sourit, griffa ma joue et me dit « tu es bien sotte de me suivre ainsi, ne sais-tu pas que je suis de mauvais présage ? ».
On prend la même. Pas tout à fait.
On recommence. Pas. Tout à fait.
J’ai ouvert une bière et allumé une clope dans un appartement où il est interdit de fumer. Sur les murs, Marianne a accroché mes photos. Dans de jolis cadres de bois noir. Elles ont une vie nouvelle, la vie nouvelle des souvenirs qui ont vieilli.
J’ai passé la journée suspendue à des escaliers zigzaguants et rouillés, sous le ciel bleu, ce ciel oh mon ciel, le ciel new yorkais, je l’ai tant aimé, je l’ai tant détesté. Son bleu lucide, qui crève les tympans, écrase les sentiments.
Marianne m’a dit « t’es forte de vouloir revenir ici ». Reconstruire des souvenirs, d’autres rires, se reconstruire à Paris pour être de nouveau bien ici.
Dans la rue, j’ai pensé
Trois mois d’absence, trois mois d’errance,
Les yeux dans les poches, la vie est moins belle
Les yeux dans le vide, il manque une dimension.
Je lui avais mis le doigt dans le nombril en pensant que tout avait commencé là. Ce tout petit trou, le centre du monde, un tout petit trou pour un tout petit monde
J’étais penchée sur un pont, un petit chien est passé, je l’ai attrapé et ai fait mine de le jeter. A l’eau. Son maître a éclaté de rire, mon rire, mes larmes ont coulé. J’ai lu la peur dans les yeux du chien, et puis j’ai souri, comme si de rien n’était, et il est revenu, la queue entre les jambes.
Tu m’avais dit que tu attendais la conclusion de tout ceci, par écrit. Je ne sais pas si tu viens encore par ici mais je vais te dire`
J’étais au bord la corniche, tôt le matin, pleine d’alcool et de vide, il avait acheté une dernière bouteille de champagne, 15O euros, inutile. Le soleil se levait sur la baie. Je l’ai vu me faire signe de le suivre, on riait fort, trop fort, ce mec ne me connaissait pas, il ne savait pas que j’ai le vertige, c’est terrible, l’attirance pour le vide. Ce mec ne me connaissait pas parce que ça prend tellement de temps de connaître quelqu’un, tu sais, les traits de caractère, thé ou café, les milliers de détails à aimer. Il n’était pas question d’amour. Pas une seconde, cela je le savais mais je ne voulais pas le croire. Donc ce mec sans amour m’a fait signe de le suivre.
Et j’ai avancé.
Nous étions là sur la corniche, avançant vers l’eau sombre et profonde. Deux petits cons, mais qu’est-ce qu’on a ri, hein, jusqu’à ce que je jette le petit chien.
Je m’étais réfugiée à la lisière de la pinède et j’avais fixé le sable jusqu’à ce qu’il me brûle les yeux. Je l’avais tant fixé que je me sentais nauséeuse, comme si plus rien n’existait que ce sable doré aux résonances incertaines. Je me levais alors, titubante des nuits sans sommeil, assommée par la fièvre. Je vis Jean au loin me faire des signes. Je m’approchais de lui en comptant chaque pas. Je voulais en faire 46. C’était un nombre qui ne m’inspirait rien, ce n’était pas mon chiffre porte bonheur, juste un nombre pris au hasard. Quand nous fîmes l’amour, je compris que nous avions beaucoup grandi. Il passa sa langue sur mes aisselles et cela me troubla. Je me rappelai alors que je n’avais rien à attendre ou à subir des amours enfantines et cette pensée m’apaisa. Sur le chemin qui menait à la plage, de frêles guirlandes chantaient de tendres comptines. Un jour j’écrirai « sur l’autoroute qui mène à la plage, des spots fluorescents chantaient des opéras lyriques », et ce sera drôle d’écrire cela, car sur cette autoroute, il n’y aura plus de pièges à souris derrière chaque buisson, car les buissons auront eux-mêmes disparus vois-tu, l’horizon sera clair et j’avalerai les souris, je les piétinerai afin qu’elles cessent de grignoter les vestiges du passé, car je me foutrai des vestiges, comme du passé d’ailleurs, à qui je ferai de larges grimaces.
A la lisière de la pinède, je sentais l’île rétrécir sous mes pieds. La figure de Jean s’évanouit, il me faisait toujours signe mais je le chassais d’un revers de la main. Je ne distinguais toujours pas le rivage, quand je me décidais à plonger pour le rejoindre.
Je demandais alors à Tristan « cela fait-il longtemps que j’ai déserté le navire, combien de temps, dites-le moi, je veux l’entendre ». Tristan passa sa lourde main bienveillante sur mes yeux « Bien longtemps mon enfant, bien avant le garçon sans cadre, mais n’y pensez plus désormais, dormez et soyez douce envers vous-même, reposez-vous, n’ayez crainte, je suis là, tout près ».
Dans le rêve que je fis cette nuit-là, mon père m’apparut. J’étais seule dans la vieille ferme délabrée de ma grand-mère, le vent soufflait dans la cheminée, je verrouillais les portes et les fenêtres grinçantes, quand il frappa violemment contre les volets de la chambre. « Que fais-tu ici toute seule, mais enfin, je t’appelle depuis si longtemps, pourquoi ne réponds-tu pas ? ». J’ouvrais la porte et m’avançais dans la cour. La balançoire vide de rires se fit toute petite. Mon père était venu me chercher, m’arracher aux griffes maternelles ; c’était le plus beau jour de ma vie.
Je suis rentrée tôt ce matin, pour me changer avant de partir au travail. Je suis rentrée tôt ce matin et j’ai trouvé la porte du frigo entrouverte. J’ai eu un coup au cœur et j’ai fait demi-tour les jambes flagadas pour jeter un œil sur le lit et voir si tu étais passé là. J’ai jeté un coup d’œil plein d’espoir, souhaitant comme un truc irréel, voir surgir un mort, quelque chose comme ça. Il y avait mon jean jeté sur le fauteuil de cuir rouge, le cendrier qui contenait quelques mégots de cigarettes fines parce que j’ai arrêté de fumer, ton t-shirt sagement plié sur la chaise, ton t-shirt mortellement vide de toi parce que j’ai voulu être sympa, et que je l’ai lavé pensant bien faire tu vois, alors que ce matin avec la porte du frigo entrouverte et mon lit vide j’aurais aimé trouver un t-shirt sale pour pleurer un bon coup. C’était agaçant tu sais, la porte du frigo une fois sur deux mal fermée, je te l’ai dit et je me suis dit mais qu’il est chiant ce mec à pas faire gaffe comme ça, moi je ferme toujours tout derrière moi c’est pas compliqué, c’est comme faire son lit ou passer un coup après sa douche pour enlever les poils qui pourraient traîner.
Je suis revenue dans la cuisine et je me suis versée un verre du jus de fruits matin tonique aux agrumes, un jus de fruits hors de prix que j’ai choisi parce que les jus de fruits comme ça, aussi toniques et vitaminés, ça retient les garçons c’est bien connu, ça leur fait tellement plaisir qu’ils se disent mais ouais, cette fille c’est la femme de ma vie avec des trucs pareils dans son frigo je peux pas la laisser filer.
Je me suis accroupie devant le frigo si bien rempli de yaourts auquel je ne toucherai jamais parce que le matin je suis toujours en retard et que ça fait longtemps que je ne prends plus le temps de petit-déjeuner mais toi en te levant tu pouvais boire ton café en déréglant ma radio je le sais parce que je m’en rendais compte le lendemain au réveil que c’était plus Paoli qui parlait mais M. France Info, et j’ai bien dû râler d’ailleurs de pas l’entendre. Donc j’étais assise dans cette pièce encombrée d’objets si pesants, moi qui me demandais si les objets pouvaient être incarnés j’ai ma réponse, et là devant le frigo j’ai ouvert grand la porte. Le moteur s’est mis à ronronner tranquillement et je me suis demandée combien de temps il pourrait tenir si cette fois je laissais la porte grande ouverte. J’ai quitté mon appartement, le moteur ronronnait toujours, je suis descendue, j’ai acheté mon croissant à la boulangère pas sympa et j’ai pensé à mon frigo en train de mourir. Et ça m’a soulagée.
L’instant d’après je pensais au poisson mort dans mon freezer. C’est un poisson loup frigorifié. Son cœur a cessé de battre, l’air ne passe plus à travers ses poumons. Alors que je plongeais mes pieds dans une eau sombre et glacée, j’ai senti son regard opaque qui me fixe chaque soir et j’ai compris que je n’arriverai jamais à me décider à le manger.
J’essaie de faire disparaître les traces blanchâtres du savon sur ma peau, mais des algues au goût amer s’accrochent sans arrêt à mes mollets. Le poisson loup aime les algues, il s'y perd facilement et oublie ainsi la froideur de son corps, m'a-t-il dit dans un élan. Je m’enfonce donc un peu plus, l’eau m’arrive au genou, à hauteur des cuisses, de la taille. Un grand vide occupe mon esprit, l’accablement pèse sur mes épaules alors que l’eau pique déjà mes narines. J’entends des voix au loin, je vois des centaines d’yeux qui me lancent des signaux, pincent mes poignets, dégrafent mon soutien gorge. Mais le regard du poisson loup me fixe toujours tristement, je sens son haleine glaciale sur ma nuque, ses écailles phosphorescentes collées les unes aux autres, il attend patiemment que je me résolve à le manger, seul dans son sac en plastique sous la cloche de verre hyménée. Il suffirait d’un geste pour lui briser la queue, il suffirait d’une larme, chaude et salée, pour le sentir s’agiter.
Le poisson loup écoute et je lui raconte, il ne dit jamais un mot de trop. Par une nuit d’un bleu foncé, je le vois s’approcher sous la lumière diaphane et alors que ses mandibules s’animent et me pressent, tendant leurs tentacules visqueuses, mes cheveux se nouent au fond de ma gorge et mes mains se crispent sur ses nageoires aux reflets argentés. Je le mords violemment pour me défaire. Mais sa chair est tendre et a le goût des fraises sauvages, dans son cri elle fond sous mes dents. Le poisson loup verse une larme, chaude et sucrée, qui glisse sur ma joue et m’apaise.
Ce matin-là sur l’Ile de feu, le ciel était lunaire, immense et désolé. La brume encore épaisse s’accrochait aux pins centenaires. L’air chaud et humide semblait retenir sa respiration et les longs fils blancs ainsi suspendus aux branches dessinaient un paysage de frêle dentelle. Au loin, des nuages nacrés et scintillants se balançaient au dessus de l’océan. Le soleil à cette heure n’était pas visible mais l’atmosphère était déjà asphyxiée par ses rayons ravageurs.
J’avançais pieds nus, les griffures des aiguilles mordorées me tenant éveillée. Sur mes cils perlaient de fines fleurs de sel que je faisais glisser une à une pour les porter à ma bouche.
Derrière les barrières de bois vernies, je percevais le doux pas des daims apeurés. Les voyant si graciles, je décidais de rester en retrait et de traîner un peu à leur suite. Plus tard, il faudrait demander à Tristan comment ils étaient arrivés là. A ce moment très précis, je pensais à mon frère sur nos lits jumeaux avec qui, enfant, je comptais les objets qui berceraient nos rêves. « Vingt sept » dis-je à voix haute. Il y a 27 pierres blanches sur ce parterre de poussière. Un vent froid souffla dans mes oreilles quand je sentis les daims s’éloigner vers les eaux tumultueuses. J’enfilais le pull gris que m’avait laissé le garçon aux framboises avant de fondre entre les troncs tachetés et inquiétants de la pinède. Le vent m’avait rapporté son souvenir dans un soupir étourdi. Son goût amer et violent brûlait ma peau plus fine au creux des genoux. Plus tard, il me faudrait demander à Tristan pourquoi mes prières n’étaient jamais exaucées.
Je repris mon chemin sous l’écrasante ritournelle du soleil levant, aussi petit qu’une noix orange sanguine. Je poussais le portillon qui venait juste d’être installé et m’engageait sur un passage tourmenté de planches sinueuses.
Assis au dessus de moi, le garçon au cadre brisé me regardait fixement de ces grands yeux de daim.
« Te souviens-tu de ton rêve ? » demanda-t-il de sa voix rauque et opaque.